MONO’KIRI – Surviving On Dreams And Casual Sex
A l’âge de onze ans, Caroline Werbrouck accompagne son frère au cinéma à Anvers pour aller voir un film où joue le Who. Elle reste scotchée devant l’écran et n’oubliera jamais ces moments magiques : sans le savoir, elle vient de trouver sa voie. Elle écrit d’abord dans le magazine belge RifRaf mais trouve que chanter elle-même serait plus gai. Elle fait partie du groupe obscur Not Yet en 1998 mais le quitte assez rapidement.
Elle fonde Hara Kiri en 2002 et s’associe avec Suspiria Franklyn pour fonder Suspicious en 2005. Elle fait des tournées en Europe et aux Etats-Unis avec ces deux groupes et joue notamment au célèbre CBGB’s à New York. En 2006, après avoir appris à se servir de Cubase sur son laptop et avoir réenregistré treize chansons, elle démarre un projet solo, Mono’Kiri. Elle organise son temps pour mener à bien ses trois projets. Le premier est fait d’un rock assez sauvage, le deuxième, elle le partage avec la chanteuse portugaise et le troisième est plus doux et basé sur l’importance des petits textes qu’elle compose et qui sont autant de professions de foi ou de brûlots à forte connotation sexuelle. Sa musique évolue mais elle garde l’attitude punk du début de sa carrière.
Ses groupes favoris et ses influences sont, parmi beaucoup d’autres, The Who, Blondie, X-Ray Spex, Devo, The Fall, Joy Division, Bauhaus, Butthole Surfers, The Melvins, Girls Against Boys et Jesus Lizard. Excusez du peu. De toutes ces brillantes références, elle parvient à tirer un style personnel et ce n’est pas un mince exploit.
« Locked » est une ode à la liberté qui démarre sur le mode anodin par un festival de guitare basse. On reconnaît en passant Luc Waegeman (Needle And The Pain Reaction), un spécialiste du genre. Le chant de Caroline Werbrouck est plus que convenable mais ici, l’électronique n’apporte pas grand-chose. « Violation In Plastic » est une sorte de conte fantastique déroutant avec un rythme à contretemps où la victime est en même temps l’auteur du viol. Les distorsions de la guitare et des cuivres, qui ressemblent à un mélange détonant de Bauhaus, Roxy Music et The Fall, sont remarquablement agencées pour servir le propos. C’est à la fois une claque inattendue et une révélation.
Toujours poussé par une ligne de basse énergique, « Crash » est un titre enlevé sur un rythme implacable mais qui comporte une dimension avant-gardiste à la Brian Eno. La voix n’est pas sans rappeler un mélange de Debbie Harry et Veruca Salt. Sur « Dead Tired », qui comporte aussi des relents avant-gardistes, la sexy Caroline prend une voix de sirène pour mieux séduire. Les drum beats lancinants et répétitifs contribuent à faire de ce morceau un magma sonore en dehors du temps jusqu’au moment où le volume augmente brutalement pour arriver à la conclusion sans anicroche. Déroutant !
« Condemned Love » est plus rythmé mais relativement doux et parle en langage clair de l’incompréhension réciproque en amour et du jugement de la société sur les déviances réelles ou supposées. Le court instrumental « Unknown » commence par des beats agressifs et par une basse arrogante agrémentée de guitare électrique pour servir de transition. C’est sur un rythme échevelé que se déroule, « Player In Disguise », une prise de conscience tardive de l’aliénation qu’une personne provoque chez une autre sans crier gare.
« Nipple Buttons » est un hymne hédoniste en forme de provocation répétitive qui parle du « pilotage » des sentiments en fonction des circonstances. « Private Island » débute par des samples saccadés régis par les besoins de ce monologue sur la solitude vue avec bienveillance mais qui finit par appeler de ses vœux une personne salvatrice. Une misanthropie à deux, en quelque sorte.
Avec un avant-gardisme nettement plus affirmé, « Lover » est un morceau plein d’admiration qui magnifie un partenaire très performant et « The Hole », où la chanteuse module sa voix en conséquence pour lui donner des accents inquiétants et pleins de mystère, évolue dans la même mouvance. Le saxo et la trompette ajoutent encore une touche plus dramatique à un ensemble innovant.
« Two Became One » commence par des samples sur un rythme sautillant et s’interroge sur la transformation de l’individu et le changement de personnalité dû à l’amour et auquel il va falloir s’habituer. « Fairy Tale » comporte une histoire racontée par Jessica Ballenger. Ce débit rapide et relativement incohérent fait monter brusquement la tension qui se relâche soudainement vers la fin.
Cet album en forme de conte fantastique sur les vicissitudes de l’amour et du sexe commence sur le mode anodin pour évoluer ensuite dans un univers plein de mystère et de menace créé de toute pièce pour dramatiser progressivement le propos par des allers et retours successifs. On reçoit cela en pleine figure quand on ne s’y attend pas et le résultat, bien que fortuit, n’en est que plus heureux. Une chanteuse / compositrice belge plus que prometteuse digne de la remarquable An Pierlé. Une vraie découverte !
Pays: BE
Kinky Star Records KS 053
Sortie: 2006/10/30
