RADA & TERNOVNIK – Incantations
Rada, comme tous les artistes d’avant-garde, déteste faire deux fois la même chose. Elle a voulu que l’album « Incantations », qui fait suite à « Marriage », s’en éloigne par la démarche. Alors que la préoccupation de « Marriage », qui tente de construire un pont entre des périodes fort éloignées les unes des autres, était d’ordre temporel, celle de « Incantations » est d’ordre géographique. L’album « Incantations » montre une image de l’universalité de l’humanité quand elle n’était pas divisée par des barrières artificielles comme les frontières, les langues ou les religions. L’âge d’or de l’humanité, en quelque sorte, où les chants sont inspirés par des sujets universels comme l’amour, la mort; la souffrance et le plaisir.
Les chants mêlent des instruments venant de différentes cultures et les assemblent dans le but de découvrir les courants mystiques qui sous-tendent la culture russe ancienne mais les paroles composées par Rada sont actuelles. Elle chante selon la technique de l’opéra mais en épousant les intonations du folklore russe.
La rencontre des différentes cultures fait de cet album un amalgame harmonieux qui combine le shamanisme poétique, les morceaux tibétains ou celtiques, les mélodies russes, la poésie slave et l’esthétique japonaise, dans le but de découvrir une image originelle de l’humanité, où l’archaïsme côtoie l’éternel.
« Let No Winds Blow; She Said, She Said » commence par le son d’une trompe télescopique rituelle tibétaine appelée « dungchen ». Le morceau est basé sur des chants de mariage lyriques rituels russes. C’est l’histoire triste de personnes qui se séparent. Les mélodies folkloriques se mélangent avec bonheur aux riffs post-rock psychédéliques de Ternovnik et établissent un lien entre des civilisations différentes.
« The Bird Felt It » prend sa source dans les chants de mariage russes chantés par des amies de la mariée, qui est elle-même comparée à un oiseau qui s’envole. La partie chantée en arrière-plan est due à un certain Dmitry Globa. Sergey Starostin joue du rozhok, une trompette d’origine slave taillée dans le bois. Le mélange de la voix aiguë, de la voix masculine et des instruments exotiques donne un effet étonnant.
« Snakes » est inspiré par un conte folklorique russe dont la structure est créée par une section rythmique rock standard, un kanjira indien et un didgeridoo australien. Sur ce morceau métaphorique, on évoque un serpent de feu en train de séduire une veuve.
« Princess » est l’histoire d’une femme qui a donné son coeur au vent, a abandonné ses enfants et est restée seule avec sa tristesse. Le son inhabituel du saxophone se mêle à la guitare psychédélique et la mythologie des paroles côtoie les magnifiques improvisations du saxophone dignes du jazz ancien et des solos de guitare déroutants. Une voix féminine tantôt grave tantôt aiguë accentue encore le malaise créé par ce mélange atypique.
La ballade « Ice On The Lakes » décrit un matin très froid et évoque les esprits aquatiques. La harpe celtique et le didgeridoo font bon ménage avec le post-rock dur de Rada & Ternovnik dans ce conte contemporain remarquablement chanté, comme le doux « Windy », où la flûte, le saxophone, la harpe celtique et la guitare acoustique créent un paysage sonore coloré de nuances pastel par un jour d’automne venteux.
Au cours d’une expédition à la recherche de folklore, Rada a été fortement impressionnée par l’enregistrement des plaintes émises par une dame âgée qui allaient des sons très aigus à des sons à peine perceptibles. Elle y a vu une représentation de la voix de la conscience. Cela lui a inspiré « Cold (A Lament) ». Le froid ne reflète pas la température ambiante mais l’état qui précède la mort. Une kanling tibétaine (trompette en os) est jouée pour donner le signal aux esprits affamés et se fond dans le solo de guitare électrique.
Sur « Snowed By Grief », un folk rock assez rythmé, Sergey Starostin joue du kalyuka, une trompette en bois russe, pour accompagner le superbe chant de Rada, toujours remarquablement inspirée. Sans sa voix, l’album serait quelconque.
« Sticky Fingers », une pièce acoustique lente à l’atmosphère sombre, traite de la tristesse de l’hiver, avec le concours de guitares acoustiques russes et du kanjira du sud de l’Inde. Sur « Grass », des intonations aux accents jazzy du saxophone se combinent avec bonheur aux techniques de bel canto pour tenter d’exorciser la douleur. La tessiture de la voix de la chanteuse y est illustrée de façon péremptoire.
Les flûtes appariées sur « Flying Away », qui comporte une structure complexe de prog rock, évoquent les derniers moments de vie des feuilles d’automne jaunies avant la chute sous forme de métaphore.
Comparé à une jolie fille sur « The Sun Shines Clear », le soleil parcourt le ciel en scrutant le sol. Les parties vocales tantôt basses, tantôt hautes, symbolisent la terre et le ciel. Un dialogue entre la flûte et le cor termine le morceau dans une sorte de soulagement teinté d’allégresse.
« The Grey-Eyed » est le seul titre en accord majeur. Il traite d’un conte fantastique typique à la Russie. Une fille qui a trois yeux en garde un ouvert pendant que les deux autres se ferment. Le climat symbolique de ce morceau est influencé par la harpe celtique qui lui donne un caractère médiéval.
Cet album est le pendant spatio-temporel de « Marriage » dans la mesure où, même si le but est différent, un reste d’intégration temporelle de l’album précédent subsiste, assurant ainsi une cohérence parfaite entre les deux œuvres. Sur le plan musical, Rada & Ternovnik se distingue par une chanteuse exceptionnelle mais les musiciens ont tous beaucoup de talent. Ils jouent de plusieurs instruments dont certains sont peu usités et leur apprentissage demande beaucoup de motivation et de temps.
Par sa démarche qui va vers l’autre, le groupe fait beaucoup pour le rapprochement entre les peuples et, par corollaire, même si ce n’est pas le but premier, pour la paix, sans action spectaculaire et sans médiatisation. En cela, leur démarche est éminemment respectable et sympathique. Son action n’intéresse sans doute pas tout le monde et c’est pourquoi il est à réserver aux amateurs de très bons documents à caractère folklorique.
Pays: RU
UR-Realist 031
Sortie: 2005/12
