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MANIC STREET PREACHERS – Send Away The Tigers

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Tout être humain en devenir est le fruit de ses expériences passées. Nés au pays de Galles dans un milieu ouvrier, les Manics ont vécu pendant leur enfance les grandes grèves des mineurs sous l’ère Thatcher et en ont été marqués à vie. Ils sont ouvertement socialistes et opposés à l’establishment : toute leur œuvre est empreinte de textes rebelles envers le système. Ils ne s’embarrassent pas d’une étude de la dialectique rigoureuse et … barbante mais jouent plutôt sur l’aspect émotionnel des choses. Au faîte de leur gloire, ils ont notamment dédié une de leurs récompenses à Arthur Scargill, le leader du syndicat des mineurs. Voilà le résultat inattendu d’un conservatisme outrancier.

Plus grave encore, et ces faits expliquent le sérieux de leur propos, ils ont dû faire face à la disparition de Richey James Edwards, un des leurs. Mal dans sa peau, il s’est sans doute suicidé de manière très discrète en 1995 et on n’a jamais retrouvé sa trace. On imagine l’impact que ce fait tragique a eu sur ces jeunes musiciens. Ils en parlent encore aujourd’hui, notamment dans le premier titre de l’album. La précarité des choses, la fragilité, ils connaissent.

Comment transposer en français l’idée exprimée par « Send Away The Tigers » ? « Débarrasse-toi de tes démons » semble la traduction la plus appropriée. Ce titre a ici une double signification. C’est à la fois une allusion au comédien animateur populaire anglais Tony Hancock, qui a agrémenté leur enfance par ses émissions radiophoniques et ses shows télévisés, et à la guerre en Irak. Quand il s’est mis à boire, Hancock a dit qu’il voulait se débarrasser de ses démons. « Things seemed to go wrong too many times » est la dernière note écrite par ce même comédien juste avant son suicide, en 1968, à l’âge de 44 ans. Richey James a déclaré un jour que c’était la phrase la plus belle qu’il ait jamais lue. La phrase complète reprise ici par les Manics est :

« ‘There’s no hope in the colonies / So catch yourself a lifeline / Things have gone wrong too many times / So catch yourself a slow boat to China ». Ce qui veut dire : il n’y a pas d’espoir ici alors fixe-toi une ligne de conduite. Les choses ont trop souvent mal tourné. Prends un petit bateau et vogue vers la Chine.

La notoriété et la solitude font parfois bon ménage. Ce petit texte évoque le départ pour l’Australie de Hancock, en plein désespoir, peu avant son suicide. Il voulait changer de milieu et s’évader pour tenter d’oublier son deuxième divorce et l’échec de sa vie, finalement, afin de prendre un nouveau départ. Loin de le guérir de son alcoolisme et de sa dépression, cet exil lointain a eu raison de sa résistance psychique.

Sur ce premier titre, il est aussi fait allusion à la guerre d’Irak. En attaquant la capitale, Bagdad, les Américains ont provoqué la fuite des animaux sauvages d’un zoo voisin dans la ville, mettant ainsi doublement en péril la vie des habitants. Etablir un parallélisme entre les soldats américains et des fauves affamés livrés à eux-mêmes est un réquisitoire pour le moins original et efficace contre la guerre.

« Rendition » est une autre manière de critiquer un conflit sans justification autre que le profit en opposant Jack Lemmon, qui lui aussi les a marqués et représente pour eux ce que l’Amérique avait de plus élégant et de meilleur, avec le tristement célèbre George W. « Imperial Bodybags » est un autre pamphlet envoyé à la face du pire président que l’Amérique a engendré. C’est aussi indirectement une critique de ses alliés, dont Tony Blair, le futur ex-premier britannique.

Le punk « Underdogs » est un remerciement appuyé aux fans des Manics. Contre vents et marées, ils ont soutenu leur groupe favori et cela lui a permis de vivre de la musique. Dans un autre registre, le très catchy « Your Love Alone Is Not Enough », très bien chanté par James Dean Bradfield et Nina Persson, la chanteuse des Cardigans, évoque aussi en filigrane la disparition de Richey James Edwards. Nostalgie, quand tu nous tiens.

A signaler aussi une autre petite perle, « Winterlovers », qui établit une comparaison métaphorique entre les arbres dénudés et les paysages gallois décharnés après la perte des mines et le départ des industries. L’amour des Manics pour leur région est resté intact car elle est liée à leur enfance et continue à véhiculer d’autres valeurs. On ne peut non plus passer sous silence le titre caché, une reprise de « Working Class Hero », l’un des meilleurs titres composés par John Lennon, à qui Paul McCartney vient enfin de rendre justice. Il y a mis le temps, Macca.

Une phrase de Wyndam Lewis reprise au dos du livret résume bien le contenu du CD produit par Dave Eringa : « When a Man is young he is usually a revolutionary of some kind. So here I am speaking of my revolution ». Cet album marque en tout cas un progrès par rapport au précédent, « Lifeblood« . Ce dernier était plus mou et semblait chercher sa voie. Celui-ci renoue avec le groupe percutant que l’on connaît depuis les nineties.

Pays: GB
Red Ink / Rough Trade 88697075632
Sortie: 2007/05/07

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