WHITE RAINBOW – Prism of the Eternal Now
Sous le vocable White Rainbow se cache Adam Forkner, un américain qui vit, travaille et joue dans l’Orégon, non loin d’Astoria. Sa carrière solo a débuté en 2003. C’est un disciple de LaMonte Young, Jon Hassell, Terry Riley, Miles Davis et, c’est manifeste, un admirateur de Brian Eno. Ce qu’il joue, c’est de la « healing » music, de la musique censée soigner les angoisses, les dépressions, les déceptions, l’envie, la jalousie, etc. pour recouvrer toute son énergie. A des degrés divers, nous en avons tous besoin. C’est une musique qui se laisse écouter à condition d’être totalement disponible. Pour ceux qui sont versés dans ce genre particulier et ceux qui aiment ce genre de musique très intellectuelle, c’est un vrai plaisir et une remise en cause de soi-même.
Adam Forkner ne se la joue pas seulement solo, il travaille aussi avec celui qui se fait appeler Valet (Honey Owens). Ils ont d’ailleurs le même label aux Etats-Unis : Yarnlazer. Il a fait partie de Yume Bitsu et de Surface of Eceyon. Il a aussi joué avec Dirty Projectors, Jackie-O Motherfucker et Devendra Banhart, un autre musicien éclectique et imprévisible. De nos jours, on appelle cela des « électrons libres ». Après ces recherches sonores diverses qui lui ont appris beaucoup sur lui-même, il a décidé de jouer seul.
Sa musique minimaliste et hypnotique, au spectre musical très étendu, tient à la fois de la dream pop, de l’avant-garde électronique, de l’ambient krautrock, de l’afro beat et de la musique psychédélique. A en juger par les symboles repris à l’intérieur de l’emballage, cela s’adresse à des initiés mais rien n’empêche les autres d’en profiter. Cette intrusion shamanique s’accompagne de perceptions nouvelles qui s’approchent de l’ambient sans en être vraiment. C’est une musique spatiale basée sur des percussions et des sons électroniques déroutants et très innovants.
« Pulses » est basé sur les percussions qui mettent en valeur le tabla et le water jug, une sorte d’outre d’argile destinée à récolter de l’eau sur laquelle on frappe avec la main ; les percussions sont soutenues par des bruitages, eux-mêmes relayés par un thème joué au synthé et agrémenté d’onomatopées syncopées. Viennent s’ajouter d’autres thèmes, d’autres voix, d’autres bruitages en couches successives qui viennent enrichir le thème initial. La répétition des sons et des beats rend lancinant ce morceau hypnotique. « Middle » s’appuie beaucoup moins sur les percussions et ce sont les drones du synthé qui donnent le ton. Le rythme est animé par des bruitages rémanents et l’ensemble rappelle les meilleures productions du genre.
« For Terry » est un morceau composé pour rendre hommage à Terry Riley, le brillant compositeur minimaliste d’avant-garde américain. Ici aussi, c’est le synthé qui tient la vedette. « Mystic Prism » contient aussi des percussions tribales mais ici, la basse joue un rôle plus important, même si le thème spatial est le plus imposant. Cette musique éthérée s’étire ainsi tout en douceur jusqu’à la fin dans une sarabande colorée. « April 25th 11:14pm » est une très longue pièce musicale qui rappelle la new wave mais elle se promène à travers des méandres sonores qui mettent en valeur la douceur du synthé et d’autres instruments exotiques, un peu comme, toutes proportions gardées, dans « Echoes » sur l’album « Meddle » de Pink Floyd mais ici, il n’y a pas de diversion rythmée, seulement une continuité dans la qualité haut de gamme qui va beaucoup plus loin dans l’expérimentation des sons.
« Warm Clicked Fruit » est le plus rythmé des titres qui composent cet album brillant, au début en tout cas. Un rythme récurrent entrecoupé d’improvisations au synthé et de bruitages éthérés vient insuffler une âme à cette musique qui rappelle aussi celle de Jon Hassell, la trompette en moins. « Guitars » est un titre bourdonnant qui bien sûr met en valeur les guitares mais dans une utilisation complètement renouvelée et en harmonie avec des bruitages inquiétants, dans un long crescendo psychédélique qui se termine brusquement et tout en douceur dans un contraste saisissant sous les palpitations des instruments de percussion.
« Waves » est une autre pièce musicale marquée par le synthé, avec de petites incursions dans les bruitages destinées à prolonger le plaisir de cette lente invasion d’une musique universelle et intemporelle qui imprègne toutes les perceptions sensorielles presque à l’insu de l’auditeur. Jouée de cette manière, cette musique apporte un bien-être fou aux plus perturbés. « Awakening » débute en douceur et marque une pause après chaque thème comme pour lui permettre de respirer. Les gimmicks du phaser donnent une dimension spatiale et les boucles et samples viennent en ajouter une couche pour former un magma sonore puissant qui dévale de partout et envahit l’auditeur mis en condition par tout ce qui précède. L’immersion sonore est totale et mélange les éléments naturels, un régal pour qui est réceptif. Et c’est un éveil, un commencement au lieu d’être la fin d’un album.
Remarquable album de rock expérimental qu’il faut écouter avant de l’acheter : tout le monde n’aime pas ça. En tout cas, il insuffle une nouvelle vie à une musique ancienne par l’apport de sonorités modernes données par des instruments inhabituels. L’intérêt ne faiblit jamais tout au long des 71 minutes que dure l’album. On peut dire que cette musique destinée à soigner et atténuer les angoisses provoque en tout état de cause une détente salutaire. A écouter les yeux fermés dans une disponibilité totale. On se sent flotter pendant cette incursion imagée dans le subconscient. Pour fans de Terry Riley, Jon Hassell, Miles Davis, Erik Baron, Brian Eno et consorts.
Pays: US
Kranky / Bang! krank110
Sortie: 2007/09/24
