MY BLOODY VALENTINE – Isn’t anything
Dans la liste des groupes qui auraient pu devenir énormes, qui ont tout raté et sont néanmoins repartis du jeu avec le statut de légende sous le bras, My Bloody Valentine occupe une place de choix. On était alors à la fin des années 80 et My Bloody Valentine correspondait à ce moment-clé, ce basculement très précis qui a fait que le rock britannique est passé de la scène post-psychédélique, baggy ou encore Madchester des années 80 à la Britpop des années 90. Entre les deux, My Bloody Valentine est passé comme un météore pour semer des graines qui allaient s’avérer indispensables à l’évolution future de la scène pop anglaise. Par rapport à des précurseurs incompris contemporains comme Inspiral Carpets ou Happy Mondays, My Bloody Valentine apporte des éléments vraiment personnels à l’architecture musicale du moment. Ce groupe est généralement considéré comme le propagateur du style shoegaze, terme inventé par la critique britannique pour désigner une musique environnée de lourdes couches de guitares hantées par la distorsion, dans lesquelles un chant évanescent vient se fondre. Les musiciens se coupent du reste du monde en se concentrant sur leurs instruments, comme s’ils regardaient leurs chaussures avec insistance, d’où le nom shoegaze.
My Bloody Valentine n’est pas à la base un groupe anglais mais irlandais, formé en 1983 à Dublin par Kevin Shields (guitare et chant) et Colm Ó Cíosóig (batterie). La stabilisation du personnel dans My Bloody Valentine va prendre un certain temps, puisqu’il faut attendre 1987 pour voir arriver la guitariste Bilinda Butcher et la bassiste Debbie Googe, qui participeront aux deux albums importants du groupe, « Isn’t anything » (1988) et « Loveless » (1991). Entre 1985 et 1988, My Bloody Valentine voit défiler les musiciens et commet essentiellement des EP ou des mini-albums : « This is your Bloody Valentine » (1985), « Geek » (1985), « The new record by » (1986), « Sunny Sundae smile » (1987), « Strawberry wine » (1987), « Ecstasy » (1987).
Avec une réputation solidement établie dans le circuit indépendant de Londres, où le groupe a fini par s’installer, My Bloody Valentine aborde l’année 1988 aidé par quelques évènements cruciaux. C’est la rencontre avec Alan McGee, patron du label Creation, qui va tout décider. McGee signe le groupe qui sort dans la foulée le EP « You made me realise », classé numéro 2 des charts indépendants anglais. Suivent alors le single « Feed me with your kiss » (n° 10) et l’album « Isn’t anything », qui ressort ces temps-ci par le biais d’une réédition chez Sony Music.
Cet album reçoit lors de sa sortie en novembre 1988 les faveurs de la critique, qui voit en lui un disque sombre et envoûtant. Les noms de Jesus & Mary Chain, Sonic Youth et The Vaselines sont avancés à titre de comparaison. Mais il est clair que My Bloody Valentine construit également un univers nouveau dans « Isn’t anything ». En 1988, soit trois ans avant la vague grunge, cinq ans avant l’explosion de la Britpop, My Bloody Valentine construit le socle sur lequel va se reposer toute le rock des années 90. Il n’est pas le seul, bien sûr, les géniaux Pixies ou Dinosaur Jr sont déjà à pied d’œuvre dans le même créneau de l’autre côté de l’Atlantique. Mais en Grande-Bretagne, Kevin Shields et ses sbires se posent en jalons inévitables. Les voix vaporeuses émanent d’une collision de guitares stridentes emprisonnées dans un chaudron de basse ronronnante et tendue, tabassées par une batterie toujours prête à rafaler : le style My Bloody Valentine est exposé ici dans toute sa crudité. Le groupe alterne chaud et froid, légèreté et lourdeur, intimité et exhibitionnisme. À d’agréables vols planés comme le poignant « Losing my breath » ou « No more sorry » succèdent des accès de rage sourde (« You’re still in a dream », « Feed me with your kiss », « Sueisfine »), sous l’arbitrage récurrent d’un psychédélisme grinçant (« Cupid home », « Several girl galore »). L’association des voix angéliques de Kevin Shields et Bilinda Butcher vient compenser la pesanteur des instruments et aboutit à créer des ambiances moites qui habitent le moindre recoin de l’album. Je pose la question : et si My Bloody Valentine n’était pas tout simplement le Velvet Underground des années 90 ?
Enregistré au Pays de Galles, à New York et à Vancouver, « Isn’t anything » atteint la première place des charts indépendants du Royaume-Uni et la 49e place des charts irlandais. Kevin Shields et son équipe ont enregistré ce disque rapidement et lui ont donné une grande cohérence. Kevin Shields est confiant dans l’avenir et espère réaliser un deuxième album tout aussi rapidement. L’histoire montrera que les choses ne vont pas se passer tout à fait de cette manière.
Pays: GB
Sony Music
Sortie: 2012/05/04 (réédition, original 1988)
