SPEDDING, Chris – The only lick I know
Nous retrouvons Chris Spedding sur son deuxième album solo officiel, sorti chez Harvest en mars 1972. On parle ici d’album officiel car Chris Spedding a réussi à se faire piquer des enregistrements qui vont finir sur un album uniquement sorti au Japon, intitulé « Songs without words », pour la bonne et simple raison que ces titres avaient à l’époque été enregistrés sous forme totalement instrumentale. Nous sommes en 1971 et Chris Spedding, figurant remarquable chez les jazzeux de Nucleus ou des Battered Ornaments en 1968-69, se retrouve désigné parmi les meilleurs guitaristes de jazz après John McLaughlin. Comme il a déjà à son actif un premier album solo (« Backwood progression », 1970), il est pressenti par son label Harvest pour donner une suite à cet album.
Comme « Songs without words » est sorti en douce sur le marché japonais, c’est « The only lick I know » qui sera la véritable suite du premier album sur le marché anglais. Et en guise de marché, on ne peut pas dire que cet album va casser la baraque. L’album n’égratigne en aucun cas les charts et passe inaperçu chez les disquaires. Il faut dire qu’en ce début de 1972, la concurrence est plutôt rude : il faut se frayer un chemin entre la sortie de « Harvest » (Neil Young), « Machine head » (Deep Purple) ou « Ziggy Stardust » (David Bowie), plus une pelletée d’autres albums de ZZ Top, Nick Drake, Blue Öyster Cult, Uriah Heep ou Jethro Tull. Autrement dit, mission impossible pour un musicien qui, à défaut de faire preuve de génie, aurait pu compenser la qualité passable et honnête de ses compositions par une grande gueule ou une forte personnalité jetée à la face de la presse rock afin de faire parler d’elle.
Pourtant, « The only lick I know » affiche un certain flair par rapport à son époque. Loin de se contenter d’une copie carbone de son premier album, Chris Spedding tente la prospective, entre glam en devenir et folk rock attachant (« White lady »). On retrouve ici l’équilibre subtil des genres, comme un refus d’opter pour une orientation définitive mais une envie de photographier les styles émergents, au travers d’un œilleton qui implique toujours un certain détachement. Grâce à cette optique et à la production d’Alan Parsons (employé d’Abbey Road qui fera plus tard la carrière solo que l’on sait), Chris Spedding parvient à mettre davantage de force dans ce disque. La tranquillité chatoyante de « London town », la dramaturgie dépassionnée mais néanmoins passionnante de « Don’t leave me » (ce solo de gratte!) ou les reprises personnalisées de « Honky tonk blues » (Hank Williams) ou « The dark end of the street » (James Carr) contribuent à faire de cet album un moment intéressant et pertinent du rock britannique du début des Seventies.
Nous ne sommes pas dans le haut profil mais nous ne sommes pas non plus dans la médiocrité, très loin de là. On se réjouira à l’idée de savoir que Chris Spedding a quand même eu un petit hit en 1975 avec « Motor bikin’ » (le seul titre qui l’a amené un peu au-dessus de la masse des artistes anonymes) mais qu’il a également aligné une impressionnante carrière de musicien de studio. C’est lui qui donne la touche supérieure à des albums d’Harry Nilsson, Sixto Rodriguez, Joan Armatrading, Elton John, Roxy Music, Brian Eno ou Garland Jeffreys, pour n’en citer que quelques-uns.
Signalons aussi sa présence dans l’intéressant groupe Sharks (deux albums en 1973 et 1974, avec l’ex-bassiste de Free, Andy Fraser, ou le chanteur Mr Snips, futur Baker Gurvitz Army) et sa contribution plus qu’anecdotique à l’émergence du punk. C’est lui qui produit les premières démos des Sex Pistols, qui engage les jeunes Vibrators pour des concerts au 100 Club en 1977 et qui aide Sid Vicious à s’en sortir dans l’exécution des morceaux qui feront l’objet de son album posthume.
Chris Spedding représente donc une véritable pierre d’achoppement du rock anglais. Ce n’est pas la belle pierre colorée qu’on voit au sommet de l’édifice, mais la pierre de soubassement qui tient tout le truc bien droit.
Pays: GB
Esoteric Recordings ECLEC 2434
Sortie: 2014/02/24 (réédition, original 1972)
