VARIOUS ARTISTS – Fusion For Miles – A Guitar Tribute – A Bitchin’ Brew
L’un des sous-titres de cette sorte de compilation est une parodie du titre d’une œuvre du grand Miles Davis : Bitches Brew, un album qui a révolutionné le jazz en créant un nouveau genre, le jazz-rock fusion. Vinnie Colaiuta (Frank Zappa, Joni Mitchell, Sting, Jing Chi), batterie, Alphonso Johnson (Horace Silver, Woody Herman, Chuck Mangione, Chet Baker, Weather Report, Billy Cobham), basse, Larry Goldings (Jon Hendricks, Jim Hall, Maceo Parker, John Scofield), orgue, et Jeff Richman, guitares, production, arrangements, alias The Band, et Dave Liebman (Miles Davis), saxophone, ont uni leurs efforts pour un « Fusion For Miles – A Guitar Tribute – A Bitchin’ Brew », hommage remarquable à un trompettiste hors normes : Miles Davis.
Ce dernier a tourné le dos à son passé suite à ses contacts avec notamment Jimi Hendrix, Wayne Shorter, Ron Carter, Herbie Hancock, Chick Corea, John McLaughlin, Joe Zawinul, Tony Williams (« celui-là, il ne faut pas le quitter des yeux sinon vous êtes largué en moins de deux », disait de lui Miles Davis). Il a vu que la musique avait évolué et qu’il devait se remettre en question. C’est ce qu’il a fait avec le très controversé Bitches Brew.
Les promoteurs ont fait appel à des guitaristes exceptionnels pour mener ce projet fusion – jazz contemporain à bonne fin. Particularité : personne ne joue de la trompette sur cet album. On ne remplace pas Miles Davis, son génie est inimitable. On tolère juste un saxophoniste soprano qui a joué avec lui : Dave Liebman.
Jimmy Herring entame la démarche à la guitare avec « Black Satin », un morceau composé par le maître, où il croise le fer avec l’impressionnant bassiste Alphonso Johnson, le sax soprano Dave Liebman et l’organiste Larry Goldings. D’emblée, on mesure la qualité qui règne sur cet album : on a sélectionné les meilleurs instrumentistes disponibles.
Jeff Richman reprend le flambeau à la guitare sur « Splatch », bien soutenu par une rythmique de très grande qualité. Le sax soprano lui succède et le remplace jusqu’à la fin. Son jeu léché puis arpégé est digne d’éloges. De plus, ses arrangements apportent une contribution de choix à la production dans cet exercice difficile de transposition de l’oeuvre.
Eric Johnson (parfois rebaptisé Angelic Voices Of Faith, sans doute en raison d’un contrat avec une autre firme de disques) joue de la guitare sur « Jean Pierre », un classique du grand trompettiste. Basse, guitare, orgue se succèdent au premier plan pour rendre cette œuvre supportable par rapport à l’original. C’est déjà un exploit.
Le toujours fringant Mike Stern distille son jeu flamboyant à la guitare sur « So What », un autre classique. Alphonso Johnson lui oppose une réplique parfaite et Vinnie Colaiuta sait se montrer discret pour lui venir en aide. Cela donne un festival d’improvisations de toute beauté par ces trois instrumentistes très bien cotés, et fort justement, par les spécialistes du genre. Larry Goldings donne tout ce qu’il peut à l’orgue pour se montrer à la hauteur de sa tâche et il y parvient avec beaucoup de conviction.
C’est avec Bill Frisell, un autre virtuose de la guitare, que débute l’excellent « Nefertiti », une composition de Wayne Shorter. Il débute par un jeu original très nuancé et très précis, accompagné par une rythmique impeccable. A l’orgue, Larry Goldings s’inscrit parfaitement dans cet esprit pour apporter au morceau un zeste de fantaisie.
« Eighty One » voit apparaître Bill Connors à la guitare, avec cette fois le saxophone de Dave Liebman en verve, beaucoup plus présent sur ce morceau plus rythmé. La basse et la guitare se distinguent de plus belle et on se dirige vers la fin avec une guitare omniprésente et un orgue qui lui donne une dernière réplique pas piquée des hannetons.
Pat Martino joue de la guitare avec beaucoup de talent sur « Serpents Tooth », un morceau que l’on dirait fait pour elle. L’orgue apporte soudain de la variété et soutient discrètement les improvisations de la guitare pour la pousser, avec l’aide précieuse de la basse et des percussions, dans ses derniers retranchements.
Le savoir-faire de Warren Haynes à la guitare éclate sur « It’s About That Time ». La guitare répond du tac au tac aux sollicitations de la basse pendant que l’orgue meuble les temps morts avec beaucoup d’efficacité. Mais la guitare tient le haut du pavé et, par ses appels soutenus, entraîne le combo dans un mid tempo rythmé comme par un métronome, tant le jeu de Colaiuta est régulier jusqu’à la fin.
Puis c’est Steve Kimmock qui tient la guitare, accompagné par l’orgue de Larry Goldings, pour faire de « Back Seat Betty », un autre classique, un morceau joué à la limite de la rupture, avec des arrangements bien agencés. Le sax soprano entre bientôt dans la bagarre pour se mesurer aux instruments à cordes, notamment face à une basse très bien mise en valeur. Les improvisations de Alphonso Johnson sont de toute beauté, juste avant que l’orgue n’entre dans la danse peu avant la fin pour accompagner une guitare complètement débridée.
Enfin, pour terminer, Bireli Lagrene joue de la guitare sur « Spanish Key », rythmé par Vinnie Colaiuta et Alphonso Johnson qui, par leur jeu répétitif, en font un titre hypnotique. L’orgue de Larry Goldings, suivi par le saxophone soprano de Dave Liebman, ajoute encore au sentiment de désarroi devant cette musique déjantée.
Cet album est une bonne introduction au jazz-rock fusion et au jazz contemporain pour les non initiés mais il est probable que les oreilles averties se tourneront plutôt vers le maître lui-même ; ce ne sont pas les rééditions qui manquent. Ecouter les titres originaux est encore bien plus gratifiant que se pencher sur des versions certes intéressantes mais où il manque l’étincelle du génie. Et cela, on ne peut pas l’acheter.
Rappel des titres :
- « Black Satin » (Miles Davis)
- « Splatch » (Marcus Miller)
- « Jean Pierre » (Miles Davis)
- « So What » (Miles Davis)
- « Nefertiti » (Wayne Shorter)
- « Eighty One » (Ronald Carter / Miles Davis)
- « Serpents Tooth » (Miles Davis)
- « It’s About That Time » (Miles Davis)
- « Back Seat Betty » (Miles Davis)
- « Spanish Key » (Miles Davis)
Pays: US
Mascot Records M 7166 2
Sortie: 2005/07/31
